Presque

Après quelques semaines un peu à vide du côté de ce blog (malade, fatigue, boulot, dodo, tout çaaaa), voici une petite nouvelle (presque) sans prétention pour vous faire patienter avant les arrivées de ce week-end.

Écrite en début d’année pour l’Appel à Texte Enquête des Éditions HPF, elle n’a malheureusement pas été sélectionnée, jugée pas assez dans le thème (ce que je peux parfaitement comprendre…). Je l’aime tout de même beaucoup, donc j’espère qu’elle vous plaira 🙂 N’hésitez pas à me faire part de vos impressions !

(c) cnv
(c) cnv

Pas un soupçon de lumière ne pénètre dans ces souterrains poussiéreux. Le jour ne se lèvera pas avant plusieurs heures. Enfoncés quelques mètres sous terre, les sous-sols du château se cachent dans les recoins les plus obscurs de la cité. Personne ne va là depuis longtemps. Froids, humides, sinistres, les cachots du dernier niveau ont été oubliés de tous, ou presque. Les murs sont pourtant solides, les portes lourdes, les barreaux sûrs. Même un fantôme ne hanterait pas ces lieux. Personne ne veut se souvenir de ce qu’il s’est passé là, des siècles plus tôt. On a cessé de torturer les sorciers mais on peut encore sentir leur présence. Il faut n’être pas humain pour errer dans ces couloirs.

Un rat moins prudent que d’autres se glisse entre les faisceaux lumineux de leurs torches avant de disparaître.

Une traînée dans la poussière les guide vers la cellule soixante-dix-sept. Elle ne semble pas si différente des autres. La porte est du même noir intense, la pierre des murs aussi nue, le couloir aussi désert. Il s’agit pourtant de la cellule la mieux protégée du royaume : dans les rainures grises des fondations, dans le bois épais de l’entrée, dans les joints des murs se cache un puissant sortilège.

Il peut presque en appréhender la matière, en approchant la main. Il a tellement côtoyé cette magie sauvage qu’il s’est habitué à sa substance irréaliste et insaisissable. Le verrou a été récemment changé. La clé est encore neuve. Quand il l’insère dans la serrure, elle coulisse délicatement sans résister.

Torche à la main, épée dans l’autre, le garde à sa droite pénètre dans le cachot.

« Cellule sécurisée. »

La procédure habituelle. Le second garde entre à son tour et allume l’unique torche murale sans un regard pour ce qui se trouve dans la pièce. Il s’avance enfin. Les gardes font mine de rester, mais il les repousse d’un geste.

« Laissez-moi seul.

— Mais…

— C’est un ordre. Verrouillez bien. »

Son rire méprisant le heurte de plein fouet, le transperce de part en part, fait frissonner la moindre parcelle de son corps. Elle le dévisage comme si elle avait attendu sa venue pendant des jours.

« On vient faire le sale boulot maintenant, mon Prince ? »

Ce timbre rauque et abîmé, cette douleur dans la gorge qu’il peut presque sentir pour elle… Elle a hurlé des jours durant, des semaines même, pour en arriver là. La torche éclaire son visage bien trop à son goût. Il ne peut ignorer ces pommettes saillantes, ces bleus sur la mâchoire, ces lèvres mordues jusqu’au sang pour taire les cris de souffrance. Lui, faire le sale boulot ? Il n’a que trop bien délégué. Il ne l’a pas vue depuis qu’elle est enfermée là.

La porte se referme sur les gardes et il entend le cliquetis caractéristique du verrou bien huilé. Il est seul. Seul avec le monstre. Seul avec l’horreur. Il n’aurait pas dû être ici. Obéir à son père, laisser les autres agir, rester enfermé dans ses quartiers. Il n’en fait qu’à sa tête, comme toujours. Il veut l’interroger lui-même. Voir la démence dans ces yeux qu’il reconnaît à peine. Il ne pense pas survivre à cette épreuve. Des semaines qu’il n’en dort plus.

C’est presque une cellule normale, s’il oublie les protections magiques incrustées dans les murs de pierre. C’est presque un simple interrogatoire. Presque.

Une chaise est installée dans un coin de la minuscule pièce. Le Roi n’a manqué aucune séance depuis qu’elle est enfermée ici. Son père a toujours préféré s’occuper lui-même des affaires critiques. Il prend place, les yeux fixés sur la créature.

De lourdes chaînes la retiennent au mur. Ce visage ensanglanté fièrement tourné vers lui, cette sombre folie qui hante ses yeux grands ouverts, ce maintien princier malgré les blessures qui dénaturent son corps, tout en elle lui donne envie de vomir et de fuir. Elle n’est même pas l’ombre de ce qu’elle était. Elle semble minuscule, agenouillée contre le mur, mais elle le tient fermement sous sa coupe, et elle le sait.

« Tu restes là ? Tu vas t’ennuyer. Viens un peu par ici. »

Il ne bouge pas. Sa voix est tentatrice, narquoise presque. Son cœur tambourine violemment dans sa poitrine à chaque fois qu’elle parle. Il se sent démuni, perdu comme un oisillon tombé du nid, incapable de se dépêtrer de ses ailes débiles, horrifié de voir le chat s’approcher. Elle se sent forte de ce pouvoir qu’elle détient sur lui. Bien qu’il sache que c’est inutile, il essaye de creuser sous cette surface cruelle. Il la cherche sous ce masque, dans la prunelle de ces yeux, dans ces traits tirés, dans cette posture. Elle porte encore la robe de son arrestation. Le vert n’a plus rien de pâle, taché par la saleté et les interrogatoires. Le tissu, déchiré aux manches, fendu sur le côté, est abîmé, noirci, presque hideux désormais, et pourtant il le reconnaît.

Elle portait cette robe le jour où il s’était décidé à lui demander sa main. Elle s’était mise à rire, d’un rire surpris et sincère, d’un rire triste aussi, comme elle était au pied de la muraille infranchissable de ses envies réprimées. Elle vivait de sa magie. Au service du Roi c’était vrai, mais cela ne changeait rien. Épouser le Prince héritier du royaume ? La Reine Mère ne l’accepterait jamais.

Elle avait dit oui.

« De lourds souvenirs, n’est-ce pas ? »

Elle le regarde et lit en lui comme dans un livre ouvert. Il se croyait bon menteur avant. Elle le dévisage avec cet air sadique de celle qui savoure le goût cuivré de la souffrance qu’elle lui suscite. La torture, elle ne la subit plus, elle l’inflige. Dans le silence pesant de ces cachots vides, la moindre de ses bruyantes respirations est un piège révélateur dans lequel il s’engouffre encore plus. Il la cherche, et cela le tue. Ses yeux n’ont plus ce vert foncé qu’il aimait tant, teintés par la noirceur immonde de l’horreur absolue. Il fouille, il la cherche dans ce sadisme odieux, dans cette folie étrangement sereine, parce que c’est encore elle, c’est presque elle. Il ne peut se résoudre à abandonner.

« Où est-elle ?

— Toujours cette même question. Vous n’avez que ça en tête. Où est-elle, qu’as-tu fait d’elle, où l’as-tu cachée, où est-elle ? »

C’est peut-être toujours cette même question, mais il veut entendre lui-même la réponse.

« Mais elle est juste sous ton nez, devant tes yeux, presqu’à ta portée, mon Prince. Presque. »

Elle se rapproche malgré ces chaînes qui la retiennent au mur, malgré la sécurité de cette cellule, elle se rapproche, trop peut-être, plus qu’il n’est possible.

« Tu peux presque la toucher. Presque. Tu peux presque caresser ses cheveux, la serrer dans tes bras, presque. »

Il sent presque la douceur de sa peau, la chaleur de son corps, la tendresse de ses baisers. Il peut presque croire que c’est elle devant lui, elle qui le surplombe de son mètre cinquante, elle qui lui susurre ces paroles fiévreuses à l’oreille.

« Mais tu ne la trouveras pas. Et tu passeras ton existence entière à te dire qu’elle était là, toute proche, comme la vérité sur le bout de ta langue. »

Les mots sont cruels et sèment ce terrible doute dans son esprit. Il n’a pas le droit de perdre espoir, il se l’interdit. Mais cette certitude dans sa voix, cette maîtrise incongrue de la situation…

« Et toi, toi le Prince héritier de ce royaume, toi qui monteras un jour, bientôt peut-être, sur le trône de ton père, toi cet idiot amoureux, incapable de voir les choses en face, tu n’as jamais pu la trouver. »

Malgré la cellule, malgré les questions, malgré cette torturante litanie, sa voix garde les intonations chaudes et les rondeurs de son accent des villes portuaires du sud, cette façon caractéristique d’accentuer les consonnes pour prononcer l’intégralité des sons de chaque mot.

« Et tu resteras toute ta vie obsédé par cette idée monstrueuse : et si tu avais attendu un peu plus longtemps, juste quelques jours peut-être, mais nous savons que tu es prêt à attendre des années, tu aurais pu mettre la main sur elle, la saisir à nouveau, la toucher encore, voir son amour pour toi briller dans ses yeux fous. »

En fermant les yeux, en oubliant les mots pour n’entendre que la voix, il pourrait presque croire qu’elle est là, devant lui, et que ces dernières semaines ne sont qu’un mauvais rêve.

« Car cette attente a un prix, la folie, et elle passe chaque seconde à espérer une opportunité qui ne viendra pas. La folie pour toi, pour elle, pour nous, même. Pour vos proches, et pour tous ceux qui deviendront fous par ta faute. »

Mais il est Prince héritier et il n’a pas le droit de se laisser troubler par ces illusions trompeuses.

 « En me tuant, en allumant ce bûcher sous mes pieds, c’est la vérité que tu brûles, et toutes tes chances avec. »

Alors il ne ferme pas les yeux et la dévisage froidement jusqu’à ce qu’elle se taise enfin.

« Es-tu prêt à faire ce sacrifice ? »

Il se sent envahi par cette tristesse qui le hante depuis des jours. Elle l’observe de haut, elle le surplombe, à l’affut de la moindre de ses réactions. Assis devant la folie de cette femme qui le domine sans effort, il essaie de rester de glace. Pour ne pas lui montrer sa terreur. Pour ne pas lui montrer sa souffrance. Croire qu’il peut lui cacher ça est sans doute illusoire mais il lutte.

Il souffle, il respire, il cherche à éviter le regard inquisiteur de ce démon qui fouille en lui, qui lui arrache sans honte chaque pensée fugace, chaque émotion brouillée, chaque sursaut de lutte.

« Je sais ce qui se cache au fond de tes yeux mon Prince. »

C’est elle, c’est presque elle.

Mais cette folie qui illumine son visage, ce noir qui déforme ses yeux… Il est perpétuellement ramené sur terre, dans cette cellule salle et puante, entouré de ces murs sensés le protéger de toute magie. Ce n’est pas elle. Ce ne sera plus jamais elle.

« Pourquoi l’as-tu choisie ? »

Elle ne paraît pas étonnée par cette question. Il ne sait même pas pourquoi elle lui répond cette fois.

« Elle avait laissé la porte ouverte. Elle en a attiré tant d’autres avant moi. Elle a l’odeur du sang chaud et le caractère de ceux qui résistent. La lutte n’en était que plus amusante. »

Ces derniers mots lui font perdre le peu de contrôle qu’il lui reste. La chaise bascule dans un bruit sourd. Il la tient bientôt contre le mur, les mains refermées sur son cou. Elle se débat à peine.

« Tu ne t’amuseras plus longtemps avec elle. »

Son rire le glace jusqu’à l’os. Il resserre sa prise, jusqu’à l’étouffer peut-être, sans que le rire ne s’arrête.

« En es-tu certain ? Crois-tu que me tuer est suffisant pour m’arrêter ? »

Il ne veut pas l’entendre, il ne veut pas l’écouter. Elle sait faire rejaillir toutes ses inquiétudes et tous ses doutes. Elle le manipule.

« Que veux-tu dire ? »

Il ne doit pas insister, il ne doit pas répondre. Il ne peut pas s’en empêcher.

« Je jouerai avec son âme jusqu’à la fin des temps. Tu le sais, non ? »

Déjà il s’éloigne, la libère, essaie de reprendre contenance, échoue. Il ne cherche pas à nier. Il ne se leurre pas. Il la croit. Il n’ose imaginer le supplice.

L’idée se forme, tenace, irrésistible, insensée. Il la voit avachie contre ce mur de pierre. C’est presque elle. Elle pourrait être à nouveau devant lui, comme avant. Il sent à son sourire amusé qu’elle a déjà compris.

« Prenez mon âme à sa place. »

Soudain tout change. Pour la première fois depuis des jours, depuis des semaines, c’est elle. Il le sait à la terreur qui déforme ses traits. Elle est là, juste devant lui, démente, paniquée, presque morte.

« Ne fais pas ça. Laisse-moi. »

Sa voix se brise et ce n’est plus elle. Elle est si proche, elle a toujours été juste là, presque à sa portée. Presque.

« Comme c’est touchant. J’aurais pu vous laisser le temps d’un ultime au-revoir, mais je ne suis pas connu pour ma compassion. »

Il comprend que c’est la dernière fois. Elle a trop souffert. Lorsque le démon gagne et prend place, il ne reste rien.

« Tu pars déjà mon Prince ? »

Trois petits coups cadencés. Le cliquetis caractéristique de la serrure. La porte n’est pas encore fermée qu’il s’enfuit comme le lâche qu’il est devenu.

« Apportez la cage. Le bûcher sera allumé dans une heure. »

Quand le jour se lève, il est aux premières loges, assis sur le balcon principal du château, surplombant la grande place. Les cloches résonnent depuis de longues minutes. La foule est trop silencieuse. La petite cage enchantée qui les protège de cette magie démoniaque est installée sur un tas de bois qui ne demande qu’à être allumé. À l’intérieur, cette femme que le peuple n’a connu que généreuse et aimante, accusée de trahison et de meurtre pour ne pas effrayer la populace. Ce n’est pas elle le meurtrier.

Elle l’a bien vite repéré. Elle le dévisage, ce petit sourire narquois aux lèvres, en rien effrayée par la suite inéluctable.

Lorsqu’il lève le bras pour demander l’allumage, il est presque étonné de ne pas trembler.

Il reste là devant ce brasier, jusqu’à ce qu’un dernier cri retentisse. Il sait alors que c’est fini. Après ce qui lui semble des heures, il peut fuir. L’intérieur du château est presque calme une fois les portes fermées.

Il n’a pas fait trois pas qu’il s’arrête, pris d’un vertige. Une douleur soudaine pulse dans sa tête. Merci pour cette généreuse invitation, mon Prince.

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